L'UNIVERSITÉ LIBERTÉ

L'UNIVERSITÉ LIBERTÉ

mars 03, 2016

Géopolitique de la Culture: Décrypter Daech

L'Université Liberté, un site de réflexions, analyses et de débats avant tout, je m'engage a aucun jugement, bonne lecture, librement vôtre. Je vous convie à lire ce nouveau message. Des commentaires seraient souhaitables, notamment sur les posts référencés: à débattre, réflexions...Merci de vos lectures, et de vos analyses.



Daech d’où vient-il et que veut-il ?

Depuis son irruption sur la scène internationale, en juin 2014, lorsqu’il a annoncé son intention d’établir un califat sur les territoires qu’il occupait en Irak et en Syrie, Daech a stupéfait le monde entier par sa brutalité. Sa soudaine notoriété, du moins en apparence, a suscité de multiples hypothèses quant à ses origines. Quels sont les forces et les événements qui ont conduit à l’émergence de ce groupe djihadiste ? Dans cet article, premier d’une série sur la genèse de Daech, James Gelvin, spécialiste de l’Histoire moderne du Moyen-Orient, souligne qu’il ne faut pas se contenter de réponses simplistes : le fait qu’un événement en précède un autre ne signifie pas nécessairement qu’il en soit la cause. Il est bien plus intéressant d’examiner les interactions historiques et sociales, et de reconnaître que des groupes comme Daech tentent souvent de trouver a posteriori une justification idéologique à leurs actes et déclarations. Cette série d’articles tentera de faire l’inventaire objectif des divers forces et événements susceptibles d’avoir favorisé l’émergence de ce groupe djihadiste. Nous avons tenté d’être aussi complets que possible dans notre approche, mais nous n’avons évidemment pas la prétention d’être exhaustifs, ni d’apporter une explication définitive sur les origines de Daech. Dans les jours à venir, un panel de spécialistes de la religion et de l’histoire moderne et médiévale, issus du monde entier, apportera son expertise à ces débats afin de comprendre comment est né le groupe djihadiste le plus connu de ces dernières années. Jusqu’où faut-il remonter pour découvrir les racines du prétendu groupe État islamique (Daech) ? Au choc pétrolier de 1973-74, quand les pays producteurs du Golfe persique ont exploité l’immense excédent budgétaire en dollars dont ils disposaient pour financer la diffusion de leur interprétation rigoriste de l’islam ? À la fin de la Première Guerre mondiale, quand les vainqueurs de l’Entente ont fait naître un énorme ressentiment dans le monde arabe en dessinant des frontières artificielles au Moyen-Orient, dont nous entendons encore parler aujourd’hui ? Et pourquoi pas à l’an 632, date de la mort du prophète Mahomet, quand la communauté islamique naissante s’est divisée pour savoir qui lui succéderait – ce qui a conduit à la scission entre sunnites et chiites que Daech exploite aujourd’hui à son compte ? Les hypothèses, apparemment infinies, feraient presque penser, si le sujet n’était aussi macabre, au jeu des Six degrés de séparation – lequel laisse entendre que tous les habitants de la planète seraient reliés entre eux par un maximum de six personnes. En ne considérant les phénomènes historiques qu’à travers une succession de causes et d’effets, on en vient à ignorer le nombre presque infini de combinaisons qui peuvent en résulter. C’est aussi l’un des raisonnements les plus fallacieux auxquels doivent faire face les historiens : post hoc, ergo propter hoc (à la suite de cela, donc à cause de cela). Plutôt que de relier l’émergence de Daech à un ou plusieurs événements historiques, je suggère donc de recourir à une méthode différente. 

Une longue lignée
Mohammed Ahmed, l’un des innombrables rédempteurs autoproclamés de l’islam. Wikimedia Commons Daech est l’illustration d’un phénomène qui se produit dans la plupart des religions, et notamment au sein de toutes les religions monothéistes. Régulièrement, un groupe d’activistes surgit, prospère momentanément avant de disparaître dans les ténèbres. Il cède alors la place à un autre groupe qui a émergé au sein du même bouillon de culture. Au VIIe siècle, les Kharijites (la première secte islamique de l’Histoire) – une organisation puritaine radicale – ont assassiné deux des premiers califes. Comme Daech, ils prétendaient savoir mieux que quiconque qui respectait réellement, ou pas, les préceptes de l’islam. Au XVIIIe siècle, Mohammed ibn Saoud, le fondateur de la dynastie saoudienne, était l’un des disciples de Mohammed ibn ‘Abd al-Wahhab, un prédicateur originaire du centre de la péninsule arabique. Considérant que la vénération des saints et la construction de mausolées étaient des actes impies, ibn Saoud et son armée détruisirent des sites sacrés pour les sunnites et pour les chiites en Arabie ainsi que sur l’actuel territoire irakien. Des actes qui font écho à la destruction de sites antiques perpétrée aujourd’hui par Daech. Au XIXe siècle, Mohammed Ahmed s’est autoproclamé mahdi (rédempteur de l’islam) sur le territoire de ce qui est aujourd’hui le Soudan, comme Abou Bakr al-Baghdadi, fondateur et chef de Daech, s’est récemment autoproclamé calife (commandeur des musulmans), une fonction plus opérationnelle. Les hommes d’Ahmed envahirent Khartoum, où ils massacrèrent une garnison britannique et décapitèrent son commandant. Avant al-Baghdadi, bien d’autres leaders ont donc marché sur les traces de Mohammed Ahmed. Bien que l’idée soit tentante, il serait totalement erroné de considérer que chaque groupuscule a « engendré » le suivant, même si certains militants s’inspirent des actions de leurs aînés. Ce serait aussi absurde que de voir dans les Zélotes de l’Antiquité (une secte juive qui a combattu les Romains) les ancêtres des colons juifs d’aujourd’hui en Cisjordanie, ou de considérer que les Croisés ont donné naissance aux ultras chrétiens qui jettent des bombes sur les cliniques pratiquant l’avortement. 

À chacun sa marque
Dans toutes les religions, de temps à autre, et sans qu’il soit d’ailleurs possible de prédire quand cela va se produire, un fidèle imprime sa propre marque sur la tradition. Pour qu’elle soit durable, il faut qu’elle emporte l’adhésion d’une partie des croyants, qui tentent alors de la mettre en pratique. Certaines interprétations, comme celle des Wahhabites saoudiens, sont plus durables que d’autres. Non pas parce qu’elles seraient plus « fidèles » au dogme, mais parce que ceux qui s’en font l’écho se montrent plus capables que d’autres de mobiliser des ressources – un petit groupe de croyants dévoués, des forces militaires, une aide extérieure, etc. – pour les défendre. La plupart n’y parviennent pas. C’est le cas d’Al-Baghdadi (et du fondateur d’al-Qaïda, Oussama ben Laden). Son interprétation combine trois notions qui trouvent leur origine dans la tradition islamique. La première est khilafa (le califat). Pour Al- Baghdadi, l’islam exige la création d’un califat, c’est-à-dire d’un territoire où s’applique la loi islamique sous l’autorité d’un calife – un descendant juste et instruit du prophète. Quand ses hommes ont envahi Mossoul à l’été 2014, il s’est autoproclamé calife et, pour établir sa légitimité, est devenu le calife Ibrahim al-Qurachi al-Hachimi. Les deux derniers noms signifient qu’il fait partie de la tribu de Mahomet, et qu’il descend directement du prophète. La deuxième notion est celle de takfir, qui fait des musulmans n’adhérant pas à sa lecture stricte du Coran des apostats, un crime puni de mort. Ceci explique les massacres commis par Daech à l’encontre des chiites, massacres que le haut commandement d’al-Qaïda lui-même trouve contre-productifs, voire écœurants. Abu Musab al-Zarqaoui, fondateur de la branche irakienne d’al-Qaïda, a quant à lui eu l’idée de ressusciter le concept du takfir. Sa stratégie était de s’en servir pour renforcer les liens communautaires entre sunnites irakiens en les mobilisant contre les chiites, afin de rendre le pays ingouvernable après l’invasion américaine. Al-Baghdadi va encore plus loin : ce concept lui sert à purifier le territoire du califat qui, espère-t-il, s’étendra bientôt sur l’ensemble du monde islamique. Enfin, il y a l’hégire, l’émigration des musulmans du dar al-harb (le domaine de la guerre, c’est-à-dire les pays à majorité non-musulmane) vers dar al-islam (le domaine de la soumission à Dieu). Tout comme Mahomet et ses disciples avaient quitté La Mecque pour Médine, où ils avaient fondé la première communauté islamique permanente. Daech veut que les musulmans s’installent en masse dans le califat, parce que l’organisation a besoin de gestionnaires et de guerriers expérimentés, et qu’elle considère l’immigration vers les « terres musulmanes » comme un devoir religieux. 

Une distraction dangereuse
Certains commentateurs pensent qu’al-Baghdadi a intégré une quatrième notion, celle d’une vision apocalyptique. Ils s’appuient sur le nom du luxueux magazine de Daech, Dabiq – qui
fait allusion à un site du nord de la Syrie où, d’après la tradition islamique, aura lieu l’Armageddon, le combat final entre le bien et le mal –, mais aussi sur des articles publiés dans ce magazine, et des vidéos de propagande. Cette théorie de la vision apocalyptique de Daech est tout à fait plausible. Après tout, chaque religion monothéiste a ses radicaux, et sa propre vision de l’apocalypse. Cependant, je ne suis toujours pas convaincu qu’une telle notion joue un rôle significatif dans la vision du monde de Daech. Quoi que l’avenir nous réserve, Daech, comme certaines sectes apocalyptiques chrétiennes, s’est montré si doué sur le plan tactique et stratégique qu’il a de toute évidence renvoyé aux calendes grecques l’idée de « fin du monde » – comme al-Qaïda l’avait fait pour la notion de rétablissement du califat. De plus, une grande partie des cadres de Daech sont d’anciens officiers de l’armée baasiste irakienne, qui accordent probablement autant d’importance au concept d’apocalypse que les généraux d’Hitler n’en donnaient aux divagations des fanatiques du Parti nazi. Réduire Daech à sa vision apocalyptique permet de mettre en lumière le côté irrationnel, voire médiéval, de ce groupe terroriste. Mais c’est aussi un exercice dangereux car si l’histoire récente nous a appris quelque chose, c’est bien que Daech prospère quand ses adversaires sous-estiment sa capacité de nuisance. 
The Conversation
2 mars 2016
James L Gelvin
*Professor of Modern Middle Eastern History, University of California, Los Angeles 



La théologie musulmane dévoyée

Quelles idées et quels événements ont fait le lit de Daech ? Pour le savoir, notre série sur les origines du groupe djihadiste s’intéresse au jeu des forces historiques et sociales qui ont contribué à son avènement. Aujourd’hui, l’historien de l’islam Harith Bin Ramlin explique en quoi l’État islamique s’inscrit – ou non – dans la théologie musulmane. Ce faisant, il répond à une question à laquelle les musulmans d’Occident sont souvent renvoyés. Les musulmans du monde entier souffrent quotidiennement de voir l’islam assimilé à la cruauté et à l’inhumanité de ce prétendu État islamique. Il serait certes tentant de considérer Daech comme sortant totalement du cadre de l’islam, mais on prendrait alors le risque de faire son jeu. Depuis la mort du prophète Mahomet, en 632, les musulmans ne se sont jamais accordés sur une autorité unique. Non contente d’être en désaccord, la première génération de fidèles s’est déchirée pour savoir qui devrait lui succéder à la tête de la communauté. Ces divisions ont provoqué l’émergence du sunnisme et du chiisme – les deux principales théologies qui se sont imposées au fil du temps. Leurs affrontements sanglants ont suscité une forte inquiétude au sein du monde musulman sur les conséquences potentielles des divisions de type politique et théologique. Pourtant, la nécessité de respecter les différences a rapidement fait consensus parmi les fidèles du prophète. S’il convenait de se « désolidariser » de ceux qui ne partageaient pas le même point de vue sur les questions essentielles, les intéressés étaient toujours tenus pour musulmans dès lors qu’ils respectaient les principes fondamentaux de l’islam, comme l’unicité de Dieu ou la prophétie de Mahomet. 



Le précédent des Kharijites
Jadis, une secte a remis en question cette approche pluraliste : les Kharijites. Selon eux, les chefs musulmans dissidents ou corrompus n’étaient que des apostats. Au sein de cette secte, certaines factions ont progressivement étendu leur conception de l’apostasie à tous les musulmans qui seraient en désaccord avec eux. Déclarés infidèles, ceux-ci pouvaient dès lors être tués ou réduits en esclavage. Mais il est important de préciser que la violence de ces extrémistes n’a jamais séduit qu’une minorité de croyants. D’autres Kharijites ont adopté une position plus modérée, davantage en phase avec le consensus en formation. L’horreur provoquée par les premières divisions au sein de l’Oumma (la communauté des musulmans) et la terreur mise en œuvre par les extrémistes kharijites ont, par réaction, conforté au sein de l’islam la reconnaissance des divergences d’opinion. Celle-ci s’est accompagnée d’une culture du savoir fondée sur l’idée que la recherche du « vrai » sens des écritures était une aventure humaine au long cours et faillible. Au-delà des points faisant l’objet d’un consensus indiscutable, certaines divergences d’interprétation étaient donc tolérées. Daech ne se distingue pas réellement de l’islam traditionnel par l’usage des textes religieux auquel il se réfère. Pour justifier l’esclavage ou la guerre contre les non musulmans, l’organisation s’appuie sur des passages relativement connus du Coran, de la Sunna ou du droit, issus de la tradition islamique médiévale. Mais ces textes – sacrés ou non – ont toujours été lus en vertu d’une longue tradition d’interprétation théologique. Comme le souligne Sohaira Siddiqui, professeure adjointe de théologie à l’Université Georgetown, les groupes tels que Daech s’écartent de l’islam en rejetant cette culture d’interprétation savante et de pluralisme religieux. L’approche de Daech s’inspire principalement du wahhabisme, un mouvement né de l’interprétation radicale faite par un théologien du XIVe siècle, Ibn Taymiyya. À ses yeux, les musulmans qui ne souscrivaient pas à son interprétation stricte du monothéisme étaient tout simplement des apostats. On peut aussi la rattacher aux théoriciens politiques radicaux du XXe siècle tel que Sayyid Qutb, qui qualifiait d’« idolâtres » et non fondés sur la loi de Dieu l’État moderne et les idéologies s’y rattachant, le nationalisme et la démocratie compris. En restaurant le califat, Daech entend aujourd’hui susciter une alternative à l’ordre politique dominant. 

Les conséquences de la précipitation
« Avec ou contre nous ». Fort de ce slogan simpliste, Daech peut traiter les dirigeants musulmans de « tyrans » et les religieux qui les soutiennent de « savants de palais ». Plus généralement, les musulmans qui refusent de « se repentir » et d’adhérer au dogme sont menacés d’« apostasie », un crime puni de mort. Ce faisant, le groupe a ressuscité l’ancienne mouvance kharijite sous la forme d’une idéologie politique meurtrière. Daech a raison sur un point : la solution aux problèmes du monde musulman ne viendra pas du maintien du statu quo politique, ni de l’instrumentalisation hypocrite de la religion visant à soutenir des régimes corrompus et oppresseurs. Avec son projet de restauration du califat, Daech entend créer une alternative au système politique actuel. REUTERS/Umit Bektas Mais en faisant fi du pluralisme théologique et de la tolérance religieuse, Daech met son interprétation des écritures et de la tradition religieuse au service de ses objectifs politiques, et non l’inverse. Les plus hautes autorités religieuses musulmanes, tel que l’imam de la mosquée al-Azar au Caire, se sont abstenues d’accuser Daech d’« apostasie », tout en appelant à combattre la secte par les armes. Cette hésitation s’explique peut-être par le fait qu’une telle accusation abaisserait la communauté des musulmans au même niveau que Daech, comme cette dernière le souhaite. Au lieu de déclarer ce groupe non conforme à l’islam, le monde musulman ferait mieux de réaffirmer son attachement à sa culture du pluralisme. Ce faisant, il ouvrirait un débat aussi nécessaire qu’urgent sur les relations qu’entretiennent l’État et la religion au sein des sociétés musulmanes contemporaines. 

Hâter la volonté de Dieu
De nombreux musulmans partagent sans doute la conviction de Daech que de nombreux signes attestent de la fin prochaine des temps. La secte s’écarte cependant de l’eschatologie musulmane dominante à deux égards. D’abord, sa littérature omet toute référence au mahdi (le guide attendu) et au retour de Jésus, le fils de Marie, dont les hadiths annoncent qu’il triomphera de l’Imposteur (Dajjal ou Antéchrist). Ensuite, Daech s’arroge un rôle central dans le déroulement de ces événements, alors que le musulman moyen admet qu’il ne peut réellement les comprendre. Autrement dit, au lieu d’attendre que Dieu provoque la fin des temps, Daech espère la précipiter par ses agissements. À cet égard, la secte se rapproche des extrémistes chrétiens et juifs. Si l’on accorde le bénéfice du doute aux adeptes de Daech – hormis les criminels, bien sûr –, il apparaît que leur idéologie se nourrit de la volonté d’appliquer à la hâte celle de Dieu. Et d’un rejet encore plus hâtif de la démarche, plus humble et prudente, des autres musulmans. 

Comme le dit le Coran :

« L’homme a été créé impatient ». (Sourate 21, 37) et
« Tous les hommes sont perdus, sauf ceux qui croient et accomplissent les bonnes œuvres, et s’enjoignent mutuellement la Vérité et la patience ». (Sourate 103, 2-3)

The Conversation
2 mars 2016
Harith Bin Ramli*
*Research Fellow, Cambridge Muslim College & Teaching Fellow, SOAS, University of London





Si l’EI se fonde sur la religion, pourquoi est-il si violent ? 



La soudaine notoriété de Daech (du moins en apparence) a suscité de multiples hypothèses quant à ses origines. Quels sont les forces et les événements qui ont conduit à l’émergence de ce groupe djihadiste ? Aujourd’hui, Aaron Hughes, spécialiste en sciences des religions, pose la question de savoir si sa violence est inhérente à l’islam. Malgré ce que l’on entend ici ou là, la religion n’est pas intrinsèquement pacifique. Ce présupposé repose largement sur l’idée, héritée du protestantisme, selon laquelle la religion est une pratique spirituelle, propre à chaque individu, et pervertie uniquement par des considérations bassement matérielles, notamment politiques. Pourtant, des gens tuent – et adorent – au nom de la religion.

Prétendre que le choix de l’une d’entre elles est plus juste que l’autre est non seulement problématique mais historiquement faux. Les croisades, les attentats contre les cliniques qui pratiquent l’avortement, certains assassinats politiques, et les attaques des colons israéliens contre des biens matériels appartenant aux Palestiniens – pour ne citer que quelques exemples – ont été, et sont encore, motivés par la religion. Ceci est dû au fait qu’elle repose sur la notion métaphysique de « croyant » et de « non-croyant » – une distinction fondée sur les concepts de bien et de mal, qui peut opportunément servir à justifier les actes de n’importe quel groupe. 


Un passé imaginaire
Daech, une organisation fondamentalement violente qui prétend refléter fidèlement l’islam du prophète Mahomet, fait partie de ceux-là. Elle s’apparente à d’autres courants réformistes islamiques qui cherchent à ressusciter, à l’époque moderne, l’idée qu’ils se font du système politique et social que Mahomet (570-632) et ses premiers fidèles instaurèrent et vécurent en Arabie au VIIe siècle après Jésus-Christ. Le problème, c’est que nous savons très peu de choses de ce système, si ce n’est par le biais de sources beaucoup plus tardives, comme la biographie (sira) de Mahomet ou les travaux d’historiens comme ceux d’al-Tabari (839- 923) . La restauration du califat est l’un des principes fondateurs de Daech. Cette entité géopolitique, synonyme de l’empire islamique qui s’étendait du Maroc et de l’Espagne, à l’ouest, jusqu’aux Indes à l’est, constitue le symbole l’apogée de l’islam. 

Quand il influait sur tout le Moyen-Orient et le pourtour méditerranéen, au VIIe siècle, l’islam propageait une vision résolument apocalyptique. De nombreuses sources, parmi les plus anciennes, évoquent ainsi la fin du monde. Citons notamment la lettre du deuxième calife, Oumar,à l’empereur byzantin Léon III, ainsi que des sources contemporaines non- musulmanes, tel le pamphlet Doctrina Jacobi (VIIe siècle) ou la version juive de l’apocalypse Les Secrets du rabbin Shimon bar Yohai (milieu du VIIIe siècle). La destruction du monde débuterait par une lutte entre les forces du bien (les musulmans) et celle du mal. Cette vision apocalyptique, Daech se l’est appropriée. Là encore, il est utile de rappeler deux choses. La première, c’est que la majorité des musulmans n’accorde aucun crédit à cette vision des choses. La seconde, c’est que cette notion de « fin du monde » n’est évidemment pas propre à l’islam. On la retrouve dans le judaïsme et le christianisme, où elle ne relève pas du tout de l’orthodoxie. 

Tolérance médiévale
Indépendamment du concept d’apocalypse, l’islam était-il particulièrement violent au VIIe siècle ? Sans émettre de jugement définitif sur ce sujet, on peut en tout cas rappeler les assassinats de trois des quatre premiers califes (successeurs) de Mahomet, ou les intenses débats théologiques de l’époque sur le fait de savoir qui était musulman ou non. Les débats se concentraient notamment sur l’âme des grands pécheurs. Ces derniers restaient-ils toujours musulmans, ou bien leurs péchés les avaient-ils exclus de la communauté des fidèles ? Dans la doctrine de la plupart des musulmans, c’est à Dieu de statuer, et non aux hommes. Cependant, des groupes comme Daech prétendent en décider à la place de Dieu, ce qui ne correspond en rien aux croyances de la majorité des musulmans orthodoxes. Un tel point de vue n’est certes pas incompatible avec l’islam, mais prétendre que des groupes comme Daech incarnent une interprétation médiévale de la doctrine islamique est injuste pour l’islam médiéval. 

Une bayt al-hikma (maison de sagesse ), construite au VIIIe siècle à Bagdad, symbolise ce que l’on a appelé l’âge d’or de la civilisation islamique. Pendant cette période de l’Histoire, des musulmans, des Juifs et des chrétiens étudiaient les textes philosophiques et scientifiques de la Grèce antique. Ces érudits ont contribué à faire progresser diverses disciplines, dont les mathématiques, l’astronomie, la médecine, l’alchimie ou la chimie, notamment. En un siècle à peine, l’islam était devenu un empire cosmopolite qui n’avait rien à voir avec l’interprétation stricte et dogmatique qu’en font des groupes comme Daech aujourd’hui. 

Un outil puissant
Les critiques occidentaux qui tentent de faire croire que l’islam est responsable des actions de Daech, et qui brandissent celles-ci comme une preuve supplémentaire de la violence intrinsèque de cette religion, négligent d’autres causes profondes, et très récentes. Parmi elles, citons le passé colonialiste européen dans la région, le soutien des États-Unis et de l’Europe à divers dictateurs impitoyables au Moyen-Orient et l’instabilité engendrée par l’invasion américaine en Irak après les attentats du 11-Septembre 2001. Sur la base de cette histoire moderne, Daech et d’autres groupes nourrissent un rêve « romantique », celui de ressusciter le règne idéalisé du puissant califat islamique. La capacité indéniable de la religion à ne pas s’embarrasser de nuances quand il s’agit de faire la différence entre «fidèles» et « infidèles », ou entre le « bien » et le « mal », en fait une idéologie puissante. Entre les mains de démagogues, le discours religieux – utilisé de manière sélective et manipulé afin d’atteindre des objectifs précis – s’avère redoutable. S’il est inexact de dire que la rhétorique de Daech est non-islamique, il importe de souligner ici qu’elle ne représente qu’un courant très particulier de l’islam, certainement pas le principal. 


The Conversation 
 2 mars 2016
Auteur : Aaron W Hughes*

Traduit par Bamiyan Shiff pour Fast for Word.




Le califat et le spectre des accords Sykes-Picot 


Depuis son arrivée sur la scène internationale en juin 2014, l’État islamique a stupéfait le monde entier par sa brutalité et par son intention d’établir un califat sur les territoires conquis en Irak et en Syrie. Dans une série d’articles, The Conversation analyse les forces historiques et culturelles qui expliquent la montée en puissance de ces djihadistes. Aujourd’hui, l’historien James Renton examine l’instrumentalisation des accords Sykes-Picot que l’État islamique a ostensiblement condamnés dans sa toute première vidéo. Depuis que le porte-parole de l’État islamique, Abou Mouhammad al-Adnani, a proclamé l’instauration d’un califat, le 29 juin 2014, les experts tentent de comprendre les origines et les objectifs du groupe. La majorité des analyses se focalisent sur la théologie des cadres de l’État islamique : une pensée apocalyptique appelant de ses vœux un retour à l’islam fantasmé des fondateurs de cette religion. Dans le même temps, l’analyse des objectifs politiques autoproclamés du groupe a été largement négligée. Or, indépendamment de la place qu’occupe la religion dans le fonctionnement et les justifications de l’État islamique, on ne peut comprendre le califat qu’en décortiquant les déclarations publiques, véritables manifestes modernistes, de ceux qui définissent sa ligne politique. Vu sous cet angle, le califat apparaît principalement comme une tentative de libérer l’oumma – la communauté mondiale des musulmans – de l’héritage du colonialisme européen. Pour les dirigeants de l’État islamique, le premier objectif du califat n’est donc pas théocratique, mais vise bien à s’émanciper du colonialisme. 

Retour aux sources
L’un des pseudonymes que le chef déclaré du califat s’est choisis est symptomatique de l’obsession qu’il manifeste à l’égard d’une mission spécifiquement religieuse, remontant aux premières années de l’islam. Ibrahim bin Awwad bin Ibrahim al-Badri al-Samarra’i (ou l’une des variantes de ce patronyme) a pris, bien avant l’été 2014, celui d’Abou Bakr, du nom du premier successeur de Mahomet, chef religieux et politique de l’oumma. 

Le Britannique Mark Sykes s’était entendu avec son homologue français, François Georges-Picot, pour que leurs pays respectifs se partagent le Moyen-Orient après la Première Guerre mondiale. Wikimedi Abou Bakr, qui dirigea l’oumma de 632 à 634, avait mis un terme à toute dissidence à l’encontre du nouveau système islamique dans les territoires qu’il administrait. D’après les sources dont nous disposons, il fit du califat un empire expansionniste qui mena des campagnes militaires sur les territoires actuels de la Syrie, l’Irak, la Jordanie et la Palestine- Israël. Le choix du nom d’Abou Bakr al-Baghdadi al-Husseini al-Qurashi, en plus de celui de « Calife Ibrahim » est révélateur des ambitions du nouveau califat. Dans sa proclamation, al- Adnani s’est d’ailleurs fait un devoir de célébrer les victoires militaires des premières décennies de l’islam, et de rappeler que l’oumma avait « fait régner la justice sur Terre [...] et dominé le monde pendant des siècles ». Ce succès, pense-t-il, résulte directement de la foi que les musulmans ont placée en Allah et de l’adhésion de l’oumma aux préceptes du prophète Mahomet. Mais la conquête territoriale et la création d’un empire musulman – ou d’un État, comme préfèrent l’appeler les auteurs du nouveau califat – n’est pas une fin en soi. Elles visent un objectif bien particulier. 

L’infamie franco-britannique
Selon al-Adnani, il est indispensable d’en finir avec la disgrâce dont est victime l’oumma, avec son humiliation et sa soumission aux gouvernements « les plus vils ». Deux jours après avoir été proclamé calife, al-Baghdadi a tenu des propos bien plus précis. La chute du dernier califat – et, avec lui, la perte d’un État – a conduit à l’humiliation et la perte d’autonomie des musulmans dans le monde entier, expliquait-il. Ce statut apatride a permis aux « infidèles » d’occuper les terres musulmanes, d’y installer des gouvernements autoritaires et de propager les mensonges des Occidentaux. Ce récit assez confus fait allusion à la dissolution, après la Première Guerre mondiale, de l’Empire ottoman, qui a régné sur la majeure partie de l’Asie de l’Ouest pendant quatre siècles. 

Le chef de Daech, Abou Bakr al-Baghdadi
Les empires britannique et français se sont alors partagé des territoires considérables dans la région, qu’ils contrôlèrent pendant plusieurs décennies. Et quand ils durent y renoncer, ces États coloniaux ne ménagèrent pas leurs efforts pour mettre en place des régimes qui serviraient leurs intérêts et, plus généralement, ceux des Occidentaux. Pour les dirigeants de l’État islamique, ces agissements n’ont jamais cessé d’alimenter la stagnation de l’oumma, à qui l’on a ôté l’essence même du pouvoir contemporain : la souveraineté, c’est-à-dire une indépendance politique enracinée dans un territoire géographique donné. C’est la raison pour laquelle al-Baghdadi estime qu’il est urgent de ressusciter le califat afin de mettre un terme à cette absence funeste. Dans un tout autre état d’esprit, l’universitaire S. Sayyid, installé au Royaume-Uni, est parvenu à une conclusion similaire en 2014. La preuve la plus nette de la primauté de cet objectif politique dans l’agenda de l’État islamique apparaît clairement dans la propagande du nouveau califat, qui joue un rôle clé dans le projet de l’État islamique. À l’occasion de la proclamation de ce califat, ils ont publié une vidéo intitulée La Fin de Sykes- Picot. Signés en mai 1916, les accords secrets franco-britanniques, dits Sykes-Picot, prévoyaient le partage de l’Empire ottoman en zones d’influence et d’administration directe pour les deux empires européens. Mais les bolcheviks découvrirent une copie de cet accord dans les archives russes en novembre 1917, peu de temps après la Révolution, et en révélèrent l’existence au monde entier. 

Les accords Sykes-Picot
Contrairement à ce que suggère cette vidéo, les accords Sykes-Picot n’ont donc pas dessiné les frontières des États créés sur les décombres de l’ex-Empire ottoman. Mais cette erreur ne doit pas nous empêcher de mesurer l’importance qu’ont ces accords aux yeux de l’État islamique, ni la portée de ce qu’ils nous disent du califat. Au Moyen-Orient, ces accords sont en effet devenus les symboles de la trahison et du complot occidental dans la région, mais aussi de la manière dont les Européens se sont servis de leur empire colonial pour priver les peuples de la région de leur souveraineté. Le but avoué de l’État islamique est d’en finir avec cet héritage. Ce qui explique pourquoi « La Fin de Sykes-Picot », parmi tant d’autres sujets possibles, fit l’objet de la toute première vidéo accompagnant la proclamation du califat. Pour al-Baghdadi, islam et souveraineté sont indissociables – ce qui explique la nécessité d’un État islamique, et le choix précis de ce terme au détriment de celui d’« empire », qui décrit pourtant mieux les objectifs expansionnistes de son califat. Il ne s’agit pas, en effet, d’une simple question de sémantique : ce choix est au cœur de la raison d’être de l’État islamique. Le califat, soutiennent les dirigeants du groupe terroriste, est indispensable pour mettre fin aux conséquences de l’impérialisme et du colonialisme européens. Il s’agit donc d’une tentative de s’émanciper du joug colonial et d’accéder à une oumma post-colonialiste. Souveraineté et lutte pour l’indépendance vont souvent de pair. L’ordre mondial né des cendres de la Première Guerre mondiale, et incarné par la Ligue des Nations puis les Nations unies, place l’idée de souveraineté au cœur de notre concept de puissance. Dans ce système, l’absence d’État est synonyme d’absence de pouvoir. La défaite militaire de l’État islamique, et la perte des territoires conquis, anéantiraient toute notion de souveraineté, et donc de califat. Mais cette éventuelle défaite ne résoudrait pas la problématique du sentiment d’impuissance qui a nourri l’idée de califat en 2014. Au contraire, elle ne ferait que le renforcer. Les vrais défis qui se posent sur le long terme aux adversaires de l’État islamique ne concernent donc pas seulement la chute du califat – qui sera indubitablement compliquée – ni même une hypothétique victoire contre l’« extrémisme ». Il faudra surtout vaincre le cri de ralliement de l’État islamique : l’aliénation des musulmans dans l’ordre mondial. 
 
The Conversation
4 mars 2016
James Renton

Traduit par Bamiyan Shiff pour Fast for Word.



`